Simone Weil: Le monde a besoin de saints!

CLAUDE DROZ

Simone Weil, disparue en 1943 à l'âge de 34 ans, a laissé un profond sillage dans notre paysage spirituel. Les "Cahiers Simone Weil" (quatre parutions annuelles) ne cessent de le rappeler. Claude Droz, professeur de philosophie à Genève, est passionné par la vie et la pensée de Simone Weil. Cet article est le premier d'une série à paraître dans Sources.

 

Simone Weil est née à Paris en 1909 de parents juifs intellectuels, qui lui donnent beaucoup d'affection, mais aucune éducation religieuse. Le père est médecin et sa femme le seconde constamment. Simone manifeste très tôt une ouverture à autrui dans un esprit de compassion; c'est ainsi qu'à cinq ans elle décide de se priver de sucre pour l'envoyer aux soldats.

A partir de l'adolescence, elle commence à souffrir de terribles maux de tête; et, se comparant à son frère André, qui deviendra brillant mathématicien du groupe Bourbaki, elle tombe dans le désespoir en se jugeant médiocre. Après des mois de ténèbres, elle se ressaisit et a soudain et pour toujours la certitude que n'importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservé au génie si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre (AD 34).

 

Professeur de philosophie

Simone Weil obtient son bac à quinze ans, puis prépare à Henri IV son entrée à Normale avec Alain, qui lui reconnaît des capacités philosophiques et une puissance de réflexion exceptionnelles. A vingt-deux ans, elle est agrégée de philosophie. Elle se rapproche alors de "La Révolution prolétarienne". Elle enseigne d'abord au Puy, où elle sympathise avec les chômeurs, partageant avec eux son salaire et prenant part à des démarches et à des manifestations. Cela lui vaut quelques ennuis administratifs, mais Simone s'en moque et a un jour ce mot : Monsieur l'Inspecteur, j'ai toujours considéré la révocation comme le couronnement normal de ma carrière.

Elle enseigne ensuite à Auxerre et à Roanne, puis demande un congé en 1934 pour travailler en usine, notamment chez Renault. "La Condition ouvrière" relate cette expérience et exprime avec une authenticité rare le travail aliéné par l'exploitation. Elle en ressort marquée pour la vie : J'avais l'âme et le corps en quelque sorte en morceaux. Ce contact avec le malheur avait tué ma jeunesse (...) J'ai reçu là pour toujours la marque de l'esclavage (AD 36).

Lors d'un bref séjour au Portugal, Simone Weil entre un soir dans un village au bord de la mer où les femmes de pêcheurs faisaient le tour des barques, en procession, portant des cierges, et chantaient des cantiques. Elle a alors soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves (AD 37).

 

Une vie sacrifiée

En 1935, elle enseigne à Bourges puis en 1936 part pour la guerre d'Espagne, d'où un accident (brûlure) la contraint de revenir.

En 1937, à Assise, dans la chapelle de Saint François, quelque chose de plus fort que moi, dit-elle, m'a obligée pour la première fois de ma vie à me mettre à genoux (ibid). Dès lors, son attachement au christianisme est de plus en plus manifeste; cependant elle ne désire pas entrer dans l'Eglise et veut tout soumettre au souci de vérité : Le Christ aime qu'on lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ, il est la vérité. Si on se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras (AD 38-39). C'est en ces termes qu'elle dialogue avec le Père Perrin, tandis que simultanément elle se documente sur la spiritualité orientale, apprenant notamment le sanscrit, après avoir d'autre part analysé avec une lucidité rare la montée de l'hitlérisme amenant à la guerre, qui la fait quitter Paris pour Marseille.

En 1942, elle gagne pour quelques mois New York avant de rejoindre la Résistance à Londres, où elle travaille jusqu'à la limite de ses forces à des écrits à la fois politiques, philosophiques et spirituels, tout en suppliant vainement d'être envoyée en mission en France. Elle meurt le 24 août 1943 des suites d'une tuberculose et de privations qu'elle s'imposait pour être en situation égale à celle des Français les plus malheureux.

 

Indifférence attentive

On peut affirmer que la vocation de Simone Weil est l'amour de la vérité, sa recherche, sa défense. Cette vocation est essentiellement fondée sur l'attention. La vérité est à la fois dans la beauté du monde et dans le malheur : Simone Weil ne veut être infidèle ni à l'une ni à l'autre. Mais elle reconnaît qu'il est aussi difficile de diriger volontairement sa pensée sur le malheur que de persuader à un chien de marcher dans un incendie et de s'y laisser consumer (PSO 75). C'est pourquoi, pense-t-elle, s'il existe un miracle, c'est bien celui de faire quelques pas par charité, et c'est là la marque du surnaturel, qui distingue l'homme, au coeur de sa conscience, de l'animal.

Son exigence, très rigoureuse, lui impose une sorte d'indifférence attentive, une espèce de détachement : Le degré de probité intellectuelle qui est obligatoire pour moi, écrit-elle encore au Père Perrin, (...) exige que ma pensée soit indifférente à toutes les idées sans exception, y compris, par exemple, le matérialisme et l'athéisme; également accueillante et également réservée à l'égard de toutes (AD 54).

Son ton, cependant, souvent péremptoire, peut choquer; c'est qu'elle sent, dit-elle, la pression de la vérité passant par elle : C'est cette obligation qui me force à écrire des choses que je sais n'avoir pas, personnellement le droit d'écrire (EL 202). A sa mère, elle écrivait de Londres peu avant sa mort : Tu crois que j'ai quelque chose à donner. C'est mal formulé. Mais j'ai moi aussi une espèce de certitude intérieure croissante qu'il se trouve en moi un dépôt d'or pur qui est à transmettre (EL 250).

Comment ne pas voir que cette attention, cette exigence, ces affirmations vives constituent un étrange mais pur amour. Précisément, elle le croit : Dans la mesure où, à un moment quelconque, il se trouve de la folie d'amour parmi les hommes, dans cette mesure il y a possibilité de changement dans le sens de la justice, et non davantage (EL 50). C'est ici qu'il faut distinguer Simone Weil, témoin de l'absolu, d'une doctrinaire menacée de fanatisme : si dans les deux cas l'on retrouve souvent de prime abord cet accent assuré, bien vite on voit que l'une se fonde humblement mais sûrement en raison, une raison éclairée par la grâce, tandis que l'autre ne craint pas l'extrêmisme qui déséquilibre et rend injuste. Par cette mesure en même temps que par ce besoin d'absolu, Simone Weil est tout près des Grecs, hommes heureux, en qui l'amour, l'art et la science n'étaient que trois aspects à peine différents du même mouvement de l'âme vers le bien (S 139).

 

Dieu présent partout

L'âme est indéfinissable sinon en tant qu'aspiration au bien, au vrai, à la perfection, comme chez Platon et chez Descartes; d'une façon, l'âme s'oppose au corps temporel, elle dont les mobiles visent l'éternel. L'âme s'oppose aussi à ce qui dans la société est gros animal, employant la force et négligeant la justice, noyant la conscience individuelle, son appel par le bien, sa liberté et sa responsabilité.

Dieu est indéfinissable. Pour Simone Weil, Dieu et le surnaturel sont cachés et sans forme dans l'univers, il est bon qu'ils soient aussi cachés et sans nom dans l'âme, autrement on risque d'avoir sous ce nom de l'imaginaire (OC VI 2, 328). La question de Dieu relève, pour elle, bien plus de la raison pratique que de la raison théorique. D'une part, elle dit : Le doute sur Dieu est verbal pour quiconque a été saisi par Dieu (PSO 43); d'autre part elle écrit au Père Perrin : Dès l'adolescence, j'ai pensé que le problème de Dieu est un problème dont les données manquent ici-bas et que la seule méthode certaine pour éviter de le résoudre à faux (...) était de ne pas le poser. Mais elle ajoute : Adopter la meilleure attitude à l'égard des problèmes de ce monde (...) ne dépend pas de la solution du problème de Dieu (...). J'ai toujours adopté comme seule attitude possible l'attitude chrétienne (AD 32). Pour le chrétien, Dieu se rencontre dans la prière et l'amour : L'amour surnaturel et la prière ne sont pas autre chose que la forme la plus haute de l'attention (OC VI 2, 435), ouverte sur un espace qui s'emplit de part en part de silence; silence, écrit-elle à Joë Bousquet, qui est la parole secrète, la parole de l'Amour qui depuis l'origine nous a dans ses bras (PSO 75). C'est pourquoi il n'y a pas d'autre critérium parfait du bien et du mal que la prière intérieure ininterrompue (...). Il est impossible de faire du mal à autrui quand on agit en état de prière (CIII 147). Silencieusement, Dieu est présent partout en tout temps, à travers la joie et la souffrance comme à travers l'indifférente nécessité et la beauté du monde, et c'est à travers elles qu'il faut apprendre à l'aimer, dans l'attention du prochain notamment.

 

Pas d'angélisme

L'amour du prochain est fondamental, bien sûr, pour Simone Weil et elle accorde toute son attention à la situation aussi bien collective qu'individuelle de l'être humain. Condamnant les conditions sociales qui sont celles de tant d'opprimés, elle voudrait valoriser l'acte du travail et rendre bien plus juste qu'elle n'est sa rétribution; d'une part elle réclame un rythme et des gestes permettant l'épanouissement, la créativité, la joie; d'autre part elle dénonce l'appétit de puissance, fin suprême de ceux qui n'ont pas compris (C III 125). Si cette conception du travail se réalisait, si cessait la suprématie du rendement au profit de privilégiés, il n'y aurait plus d'opprimés ni quant aux moyens d'existence, qui seraient bien plus égalitaires, ni quant aux possibilités de participation, d'expression, de responsabilité, de dignité; ce serait une société d'hommes libres, égaux et frères (OL 32), où le commun des hommes se trouve le plus souvent dans l'obligation de penser en agissant, a les plus grandes possibilités de contrôle sur l'ensemble de la vie collective et possède le plus d'indépendance (OL 136).

Mais rien n'est moins du goût de Simone Weil que l'angélisme, et c'est avec un réalisme sans concession qu'elle fait face avec lucidité tant au danger nazi qu'aux menaces totalitaires communistes et impérialistes, pressentant prophétiquement la situation de notre temps dès ce début des années quarante. Elle s'oppose aux extrêmes idéologiques, aux simplifications de gauche comme de droite, au conservatisme injuste et impossible comme à une révolution destructrice. Ce qu'elle réclame, c'est une lutte concrète et constante contre les injustices, à travers laquelle les hommes et les femmes soient respectés dans leur réalité vécue, d'où son horreur des abstractions vides : Qu'on donne des majuscules à des mots vides de signification, pour peu que les circonstances y poussent, les hommes verseront des flots de sang, amoncelleront ruines sur ruines en répétant ces mots, sans pouvoir effectivement obtenir quelque chose qui leur corresponde; rien de réel ne peut jamais leur correspondre, puisqu'ils ne veulent rien dire. (...) La chasse aux entités dans tous les domaines de la vie politique et sociale est une oeuvre urgente de salubrité publique (EHP 271-272).

Il existe pour Simone Weil une parfaite cohérence entre la spiritualité et l'action, individuelle ou collective : seuls peuvent aller vers le bien des hommes et une société laissant une place vide à la Transcendance leur permettant d'être habités par l'amour surnaturel : La réalité du surnaturel est comparable à celle de la lumière, par elle les plantes montent vers le ciel malgré la pesanteur. Quand l'homme se détourne de cette lumière, une décomposition lente, progressive mais infaillible, le soumet finalement tout entier, jusqu'au fond de l'âme, à l'emprise de la force (OL 218). Et Simone Weil précise : Le surnaturel est présent partout en secret (AD 132); il s'agit simplement, mais cela exige une conversion radicale, d'être attentif de la façon la plus pure, d'apprendre à lire la présence divine en tout instant.

C'est là l'enracinement vital, qui seul peut redonner un espoir dans notre temps désespérant parce que désespéré et désespéré parce que déraciné. Revenant sous la plume de Simone Weil, c'est précisément ce terme d'enracinement, enracinement spirituel selon une conscience raisonnable se reconnaissant désir du Bien, qui fut retenu comme titre du dernier texte auquel elle travaillait, à bout de forces, au printemps 1943.

 

Le monde a besoin de saints

La notion d'obligation prime celle du droit qui lui est subordonnée et relative : c'est par ces mots qu'elle commence ce que l'on pourrait considérer, avec les essais qui lui sont attachés, comme son testament. Si importants que soient les droits de la célèbre "Déclaration" de 1948, dont certains auteurs connaissaient ces notes de Simone Weil, il ne faut pas oublier leur fondement dans l'obligation, le devoir, comme l'implique le "préambule" et comme le précise "l'article premier" : "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité".

Pour que puisse se réaliser l'obligation éternelle envers tout être humain, il faut, pense Simone Weil, que soient satisfaits concrètement des besoins vitaux, tant physiques, comme ceux de nourriture, de protection, de logement, que psychiques, comme ceux d'ordre, de liberté, d'obéissance, de responsabilité, d'égalité, de vérité et d'amour notamment. C'est là, dira-t-on, demander la sainteté. Précisément, Simone Weil écrit à Maurice Schumann : la sainteté est, si j'ose dire, le minimum pour un chrétien. Elle est au chrétien ce qu'est au marchand la probité en matière d'argent, au militaire de profession la bravoure, au savant l'esprit critique (EL 209). Au Père Perrin, elle écrit encore : il faut la sainteté que le moment exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent. (...) Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville qui a la peste a besoin de médecin (AD 66-67). Précisément, l'auteur de La Peste fait dire à Tarrou, personnage sympathique et secret : En somme, ce qui m'intéresse, c'est comment on devient un saint sans Dieu : comment s'étonner que ce soit Albert Camus qui publie L'enracinement, premier titre de la collection Espoir qu'il fonda chez Gallimard, lui qui, avant de partir pour recevoir le prix Nobel, est venu se recueillir dans la chambre de Simone et a dit : Il me paraît impossible d'imaginer pour l'Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies.

 

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Ouvrages cités de Simone Weil :

 

 

Les Oeuvres complètes (OC) de Simone Weil sont en cours de publication sous la direction d'André Devaux (6 vol. parus), chez Gallimard, qui a publié au printemps 1999 Simone Weil, Oeuvres, collection " Quarto ", 1276 p., un abondant choix de textes allant des écrits de jeunesse à ceux de 1943 précédant la mort de Simone Weil et comprenant L'enracinement.

L'Association pour l'étude de la pensée de Simone Weil, fondée en 1972, présidée alors par André Devaux jusqu'en 1988, puis par Georges Charrot jusqu'en 1997, l'est actuellement par Robert Chenavier (87, av. des Grandes Platières, 74190 Passy, France).

Les Cahiers Simone Weil paraissent trimestriellement depuis 1978.