Guy Musy, dominicain (Genève):  

Pentecôte Fédérale
Méditation pour la Fête de la Pentecôte

(11 juin 2000)

 

Actes 2,1-11

Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie; alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux. Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.

Or, à Jérusalem, résidaient des juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel. A la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue. Déconcertés, émerveillés, ils disaient: "Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle? Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de I'Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l'Egypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici, tous, tant juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu."

 

Cette méditation paraît après le scrutin fédéral des 20 et 21 mai qui devrait décider si la Suisse va faire un nouveau pas vers la diversité et l'universalité. On ne reprochera donc pas à son auteur d'influencer la décision des lecteurs en les renvoyant aux Ecritures. Mais à l'heure où j'écris, le résultat de la consultation est encore lointain et je dois me faire une opinion. J'avoue que le récit de la Pentecôte ne manque pas de m'interroger. Il pourrait même éclairer le choix que j'exprimerai sur mon bulletin de vote.

Nous lisons qu' "ils" étaient au début de cette journée tous et toutes réunis en un même lieu. Qui sont-ils ? Les onze apôtres, rescapés des jours de la passion, avec quelques femmes dont Marie la mère de Jésus. Luc, l'auteur du récit, précise qu'ils étaient reclus dans une "chambre haute", ce fameux cénacle qui évoque la retraite, le repli, mais aussi la prière intime à l'abri de tout regard "étranger". Le cénacle ressemble au sein maternel. Il est rassurant et donne l'illusion que le dehors n'existe pas. Et pourtant, autour de ce refuge bien cadenassé une foule est rassemblée. Luc la décrit comme des gens venus de "toutes les nations qui sont sous le ciel". La formule sent l'emphase, mais elle dit bien ce qu'elle veut dire. Le cénacle est assiégé par des "étrangers" qui arrivent de la terre entière. Et Luc, en bon géographe, se plait à détailler leur provenance: la Cappadoce, mais c'est laTurquie ! Puis l'Egypte, mais c'est en Afrique ! Et encore la Lybie, le pays de Khadafi. Passe encore la Crète où nous passons nos vacances, mais alors l'Arabie ! La coupe est pleine et déborde. Le Cénacle a beau être un fortin . Il risque d'être submergé, livré à la curée.

Il faudra bien tout de même qu'ils sortent de leur cénacle, et, comme le poussin, fassent sauter leur coquille. Ils n'y parviendront pas d'eux-mêmes, c'est certain. Où trouveraient-ils la force de vaincre la peur qui les muselle? Il aura fallu ce vent violent - plus fort que tous les Lothar du monde - pour les secouer de leur torpeur et faire sauter les verrous de leur citadelle. Une immense "rumeur" rassemble alors autour d'eux ces gens qu'ils craignaient jusque là. Et, ô miracle ! , ils commencent à se parler et même à se faire comprendre. Ils se découvrent un message "universel" qui établit dans cette diversité un lien et une évidence que tout le monde saisit. Sans même qu'il ne soit besoin d'utiliser un dictionnaire ou d'imposer la pratique du franglais ou de l'esperanto. Sans même qu'on s'oblige à "assimiler" ces gens, à les habiller en armaillis, à leur faire apprécier la fondue ou à leur apprendre le swytzerdütsch. Chacun garde sa culture. Mais plus profond que ces identités de surface, un fond commun émerge. Une symphonie prend forme et s'amplifie. Les uns et les autres se disent et se chantent, "chacun dans sa langue maternelle", les "merveilles de Dieu".

Merveilles d'un Dieu unique, créateur de tous les hommes et qui manifeste à chacun une touche de son immense bonté et de sa généreuse miséricorde. Il nous a fait connaitre, à nous chrétiens, l'inoui de l'incarnation de son Fils. Cette révélation unique et extraordinaire ne nous prive pas de nous réjouir aussi de toutes les tendresses de ce même Dieu pour les juifs, les musulmans, les boudhistes et pour tous les autres peuples de la terre. L'Esprit de Pentecôte nous fait chanter toutes les merveilles de Dieu. En polyphonie, non pas à l'unisson.